Célébrer la Culture

Photo : Univers pic lors de la 3ème édition des États Généraux de la Culture à Tiznit

La Culture étant la chose la moins partagée dans notre société, nous nous attendons, à chaque début de saison, qu’un réveil des consciences tant de la part des pouvoirs publics que de la société civile  lui donnerait la place qu’elle mérite ; que l’on assisterait enfin à une vraie fête où l’on célèbrerait les œuvres de l’esprit dans le souci de la mettre au centre de nos préoccupations pour le bien-être et l’essor de la population, comme un gage de démocratie et de droits humains.

Quand elle mûrement réfléchie, soutenue, planifiée et célébrée comme il se doit, la Culture devient un sacre, celui de la beauté et de la lumière ; un hymne national qui résonne dans toutes les consciences, de ceux qui la gèrent comme de ceux qui la pratiquent. Elle devrait retenir l’attention autant sinon plus qu’une rentrée scolaire, sociale ou parlementaire, Car tout le monde le sait, la Culture est le ferment de toute action politique, sociale ou économique. Célébrer la Culture dans toutes ses manifestations est l’acte politique par excellence par lequel une nation affirme sa volonté de démocratisation et de justice sociale.

Insister sur la célébration de la Culture par l’organisation et la communication, c’est faire acte de citoyenneté, c’est mettre la Culture au centre des préoccupations des citoyens, créateurs, gestionnaires autant que consommateurs. Elle est l’affaire de tous et concerne tous les domaines de la culture, tous les lieux où elle se manifeste dans la quotidienneté des gens. Les théâtres autant que les centres culturels, les galeries de peinture, les maisons d’édition et les librairies devraient annoncer leur programme annuel et faire un réel travail de communication et de promotion des œuvres et des créations. Or, si l’on excepte quelques manifestations timides et expéditives comme si l’on voulait s’en débarrasser au plus vite, le reste des organismes brille par sa timidité pour ne pas dire par son absence désolante. Pire ! On exporte nos artistes et nos intellectuels par paquets comme si notre balance culturelle était excédentaire. Une rentrée culturelle est l’occasion de rendre visible ce qui, en principe, ne l’est pas, de mettre de l’ordre dans ce qui est d’habitude désordre. 

Croire que les responsables étatiques ignorent le rôle  que peut jouer la Culture dans la démocratisation de la société, c’est faire preuve de naïveté. Tout le monde sait que la Culture est consubstantielle à la démocratie. Les représentations théâtrales, par exemple, comme le soulignait feu mon ami José Monléon, sont « une manifestation essentielle de l’esprit critique de l’humanité ». Elles sont nées avec la démocratie depuis l’antiquité. Elles sont l’expression du dialogue et du « vivre ensemble » que prônent justement les Nations Unies, affirmait-t-il, lui qui défendait avec l’acharnement du passionné la notion du dialogue et du partage. Le Préambule de la constitution de l’UNESCO souligne en effet que « la large diffusion de la Culture et de l’Education de l’humanité pour la justice, la liberté et la paix est indispensable à la dignité de l’homme et constitue un devoir sacré  que toutes les nations doivent accomplir dans un esprit de solidarité et d’entraide. » 

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Organiser une saison culturelle, c’est participer de manière rationnelle et pérenne à la promotion de la Culture mais aussi et surtout à l’éducation artistique et culturelle du citoyen qui doit s’habituer à consommer - à se nourrir plutôt - des œuvres de l’esprit car c’est le seul moyen de le mener vers la lumière et l’engagement citoyen. C’est mettre l’action culturelle au centre du processus de la formation de la personnalité humaine. Il faudrait cesser de considérer le citoyen comme un handicapé, un mineur, même si l’un et l’autre font parfois des performances qui étonnent les plus valides et les plus matures d’entre nous. Cette infantilisation qui perdure est une insulte à l’intelligence humaine. A moins de vouloir à tout prix maintenir le citoyen dans l’ignorance et l’indigence culturelle pour mieux sévir et dominer.

Oui, on le sait. Personne n’est dupe. La littérature comme le théâtre ou toute autre forme d’art dérange, aborde les questions qui dérangent et titille ainsi notre entendement. Antonio Gramsci l’avait compris quand il soutenait que « mener une bataille culturelle c’est gagner une bataille politique ». Car pour lui, on le sait, la culture est « organiquement » liée au politique et, c’est là, bien entendu, qu’elle devient un danger pour ceux qui craignent la clarté des esprits et le sens critique que procure la Culture.

Les artistes et les écrivains ne font pas de politique mais par leur engagement dans la formation des esprits, la promotion des idées, des images et des expressions inédites, c’est-à-dire par l’éveil des sens, du regard et de l’imagination, leurs actes sont alors éminemment politiques. Et dans ce sens, la Culture, Messieurs et Mesdames les professionnels de la politique, c’est du politique.

La Culture n’est pas un amusement, une chose superfétatoire que l’on ne doit pas prendre au sérieux. Elle est au centre de la construction de la personne humaine. Elle est ce qui reste quand tout disparaît selon l’une des multiples définitions de la Culture. Regardons autour de nous et nous nous rendrons vite compte de la justesse des doléances et du bien-fondé du cri alarmant de ceux qui défendent bec et ongles la Culture et qui affirment haut et fort que « la Culture est la solution ». Ceux qui lèguent la Culture au dernier rang des préoccupations de nos politiques se trompent. La violence que l’on remarque dans les regards et cette laideur qui envahit nos espaces publics, nos comportements inciviques, témoignent à n’en pas douter de nos défaillances en matière d’éducation artistique et culturelle même si cela fait sourire plus d’un. Nous ne sommes pas loin de ces horribles affaires de Khadija et des autres laissé-pour-compte de notre société qui nourrissent les réseaux sociaux et par conséquent le quotidien des citoyens.

Il y a une responsabilité énorme face à ce défi de la sensibilisation du citoyen, notamment les jeunes, à l’importance de la Culture et des Arts, d’en faire un enjeu de citoyenneté, de faire une offre culturelle innovante dans une perspective autant socio-économique que d’éducation. Et là aussi, c’est un acte de citoyenneté par excellence. En effet, l’éducation artistique est un acte citoyen capable de participer au développement économique et social de notre pays, comme elle est l’élément indispensable à tout développement artistique et culturel ainsi que l’épanouissement de la personnalité humaine. Hélas, malgré de nombreux efforts, nous n’avons pas encore réussi à mettre l’action culturelle au centre des préoccupations de la majorité de la société marocaine, ce qui constitue un danger pour l’acte de citoyenneté qui doit nous animer. Et comme disait Maurice Schuman, «  la seule faute que le destin ne pardonne pas au peuple est l’imprudence à mépriser les rêves ». 


Ahmed Massaia  est universitaire, critique de théâtre et ancien directeur de l'Institut Supérieur d'Art Dramatique et d'Animation Culturelle , également auteur de plusieurs ouvrages notamment le Répertoire du Théâtre Marocain.

Auteur: 
Ahmed Massaia