Echec du modèle de développement : une réforme fondamentale du régime national est nécessaire

© Yuri Kozyrev / NOOR

Il a été beaucoup question, ces temps-ci, de l'échec du modèle de développement qui a prévalu jusqu'à présent. Cet échec a été clairement énoncé par le souverain, après quoi les élites du pouvoir, dans un quasi consensus, se sont exprimées dans le même sens. Plus précisément, ce consensus a porté sur des questions essentielles: échec de la distribution équitable de la richesse produite, les couches les plus larges du peuple n'ont pas profité de cette richesse dans une mesure susceptible d'améliorer leurs conditions de vie.

Ce consensus porte aussi sur les disparités régionales en matière de développement, un grand nombre de régions n'ayant pas connu un développement de leurs ressources et potentialités capable de répondre aux besoins fondamentaux, et aux droits humains.

Ce consensus porte, en outre, sur les différences choquantes  entre les couches sociales qui se sont enrichies d'une part, et d'autre part, les couches plus larges dont le sort s'est peu amélioré, ou bien souffrent  d’un appauvrissement systémique radical.

Ce consensus porte enfin sur la question, difficile entre toutes, de l'emploi des jeunes. De grandes masses de jeunes sont au chômage, ce qui alimente les sentiments de frustration, les dynamiques de protestions continuelles, ainsi que la fuite-émigration à l'étranger.

 De ce fait, et avec des questionnements nombreux, nous avons attendu les rendez-vous que sont les discours royaux, seule source a l’heure actuelle, des politiques nationales dans tous les domaines vitaux , et notamment en matière de développement. D'autant que la monarchie, assumant normalement la direction des grands chantiers nationaux, a également pris le devant en répondant directement aux revendications  des populations. Ce virage s'était confirmé par les critiques émises par le Souverain à l'endroit des administrations publiques, des institutions de représentation,  des partis politiques, et des organes de médiation entre les citoyens et l'Etat. 

Dans ces conditions, le monarque a indiqué les solutions pour traiter les causes de l'échec  dans son discours du 12 octobre 2018, prononcé à l'ouverture de la nouvelle session du Parlement.

1- Orientations et dispositions:     

     a- Valeurs et principes

Ces valeurs et principes fondent la conception d'un modèle de développement  dont l'objectif est de dépasser les lacunes de l'ancien. Le premier principe consiste dans le travail collectif sérieux, s'élevant au-dessus des différences sociales et politiques, et ce pour réaliser un résultat commun vital: à savoir l'intégration des classes qui n'ont pas pu, jusqu'à présent, profiter des bénéfices de la croissance, et des classes pauvres en particulier. Parmi les objectifs de cet effort collectif, on note la résolution du problème du chômage, et en tout premier lieu parmi les jeunes.

La valeur principale sur laquelle le discours royal  insiste est la solidarité, l'harmonie ainsi que "la fraternité enracinée dans les cœurs".

    b- Dispositions 

Confier à une commission spéciale le soin de réunir les propositions faites par différentes parties du royaume, et reçues par l'Etat. Cette commission est chargée d'étudier ces contributions afin de soumettre au souverain le projet d’un modèle de développement. Par ailleurs, le travail de cette commission entre le cadre de la reconsidération du modèle national de développement, et de l'élaboration d'une nouvelle conception capable de limiter les inégalités .Un tel effort devant  également passer par l’encouragement des partis politiques à renouveler leurs méthodes de travail .

Pour ce faire, le discours royal recommande l’octroi d’une aide  pour soutenir le travail de réflexion au sein de ces organisations. Auparavant, le souverain avait noté que la tâche des parlementaires était "lourde " et "noble ".

Solidarité sociale: simplifier les procédures pour encourager les œuvres de bienfaisance, et motiver les privés et les entreprises à agir dans le sens de cette solidarité.

Prendre soin de la jeunesse: dans ce chapitre, la priorité est à la formation professionnelle, domaine "prometteur " selon le discours du souverain, l'objectif étant celui de l'intégration des jeunes. Dans ce cadre entre également le service militaire obligatoire qui vise  la formation, et l'éducation aux valeurs nationales.

Prise de soin de la jeunesse par l'emploi: il semble que sur ce point, le discours royal donne la priorité au secteur agricole par comparaison avec les dispositions concernant les autres domaines. Ceci apparait dans l'énoncé plus détaillé quant aux mesures pratiques, fondées sur l'idée que ce secteur contient une "réserve" qui devrait, à l'avenir, acquérir une dynamique plus forte pour ce qui regarde l'emploi et l'amélioration des conditions de vie dans le monde rural.

Dans ce contexte, le discours royal indique que cette "réserve" contient un "million d'hectares au moins" de terres collectives qu'il faut reformer en les transformant en propriétés privées, et ce afin d'en augmenter la productivité.

Dans le même ordre d'idées, le souverain a noté le problème du morcellement des terres qui est à l'origine de la faiblesse de leur productivité. Il a recommande’ d’organiser la commercialisation des productions agricoles  pour  lutter contre la spéculation, de  grouper les petits agriculteurs en coopératives, et de veiller a leur formation.

Le but de ces dispositions est la constitution d'une classe moyenne (dans le secteur agricole) en tant que facteur d' ‘équilibre’ et de ‘stabilité’.  

Enfin, le souverain a évoqué  la possibilité d'autoriser des étrangers  à s'installer dans certains  domaines qui ne leur sont pas ouverts jusqu'à présent, tel par exemple celui des cliniques. 

2-Discussion 

 Préalable

 Il s'agit là d'une première discussion, en attendant que les idées et propositions de la commission désignée soient rendues publiques. Par ailleurs, je tiens à souligner que les observations que j'avance le sont dans un esprit de discussion constructive. Ce sont, avant toute chose, des observations sur des dispositions dont les enjeux  engagent notre présent et futur à tous. De ce fait, il apparait clairement que ces dispositions en matière de développement  posent à nouveau le problème de la réforme, y compris la réforme du système de pouvoir. Et comme la situation même m'oblige à aborder ce sujet, je précise que j'y procède dans le respect de la monarchie en tant que telle, c'est à dire en tant qu'elle est un type de gouvernement, ainsi que le respect du monarque en tant que personne qui exerce ce rôle et en tant que symbole. Je formule cette précision parce que la monarchie, de mon point de vue, est avant tout une idée qui s'incarne avec des aspects différents selon les lieux et moments historiques. En conséquence, ce dont je discute ici, ce sont donc uniquement les aspects actuels de l'institution, et non pas le principe de la monarchie en tant que symbole du Maroc, et garant de son unité et sa souveraineté.

a- L'encouragement des partis à renouveler leurs modes de travail constitue un objectif désirable et vital. Se pose cependant la question des moyens. Sur ce point, je me demande, en termes d'efficacité : le soutien financier est-il  plus approprié que la levée des pressions, et des entraves à la liberté de pensée et d’expression? Le respect de l'indépendance  ne constitue-t-il l'un des moyens les meilleurs pour encourager le bon fonctionnement des partis et l'amélioration de leurs modes de travail? Un accès légalement égal au marché de la publicité,  en ce qui concerne l'accès des  quotidiens, hebdomadaires et mensuels de tous les partis – cet accès ne serait-il à même d'améliorer leurs ressources, permettant ainsi de se passer du soutien de l'Etat ? Enfin, d'autres mesures peuvent-être envisagées, par exemple la suppression partielle ou totale de l'impôt  sur les biens et actifs des partis politiques et organisations de la société civile. 

 b- Il faut attendre les mesures pratiques pour ce qui est de la participation des privés et des entreprises dans l'effort de solidarité. On se gardera donc d'exprimer un avis avant la publication des mesures pratiques qui seront préconisées dans ce domaine.

Quant aux œuvres de bienfaisance, elles sont louables, et nous espérons toujours le plus d'initiatives possibles. Malgré tout, ces œuvres contribuent au développement de façon marginale, de sorte que nous mettons tous nos espoirs dans l'accélération de la vitesse de développement  et de l'emploi afin de se passer, autant que possible, de la bienfaisance et du don en ce qui concerne l'assurance des besoins fondamentaux.

 c- Il est bien connu que le secteur de la formation professionnelle est l'un des grands secteurs de l'ensemble du système de l'éducation Nationale, et qu'il contribue à l'intégration et au développement. Il en est de ce secteur comme  du service militaire obligatoire lequel, par ailleurs, prépare les citoyens à la défense du pays par les armes.

Cependant le domaine de la formation professionnelle souffre de difficultés semblables à celles dont souffre le domaine de l'éducation Nationale dans son ensemble. Sa réussite  dépend donc de reformes pertinentes.

 d- Il reste que la priorité est donnée, par le discours royal, au développement agricole  sur la base de l'existence d'un bloc de "1 million d'hectares au moins" de terres collectives dans lesquelles l'investissement devrait-être encouragé par la privatisation.

Il incombe au ministère de l'Agriculture d'exposer les bases de cette estimation. Ce que l'on constate aujourd'hui est cependant l'apparition sur ces terres collectives de fermes individuelles nouvelles, en totalité ou partie irriguée par pompage des nappes  superficielles ou fossiles. On peut constater ce phénomène répandu dans les régions de Marrakech, du Tadla, de Ouarzazate, du Souss, et dans d'autres régions. Il apparait, en outre, que ces opérations appartiennent  à des privés qui disposent de moyens considérables, et alimentent la dynamique l'exode vers les villes. Ceci pose des questions sur la possibilité de la constitution d'une classe moyenne dans les campagnes.  

3. Résultats tirés de la discussion précédente

a.     Modèle nouveau venant remplacer un modèle qui a échoué?

Il apparait qu'en vérité nous sommes en présence d'amendements d'un système économique social en place depuis longtemps, et qui sur le fond  ne change pas. Il consiste à moderniser certains domaines en tant que tels, avec pour objectif l'augmentation de la productivité et l'accroissement de la richesse produite. Cette vision s'est établie d'autant plus que les anciens modèles de développement qui se fondaient sur la complémentarité des secteurs et l'intégration, comme on les connaissait jusqu’à la fin les années 1970 du siècle dernier, ont reculé. Ces modèles se sont de plus en plus effacés des esprits après la chute du mur de Berlin, et l'ajustement structurel auquel le Maroc s'est soumis.

Il n'y a pas , à ce qu'il parait ,un modèle nouveau qui vienne remplacer un modèle ancien, car nous vivons sous le même système qui impulse l'accroissement de la richesse produite tout en maintenant celle-ci entre les mains d'une classe privilégiée, et de taille réduite démographiquement parlant. Avec une redistribution modeste au profit des classes moyennes s'accompagnant d'un accroissement grave des différences, et de l'enracinement d'une pauvreté permanente dans les milieux populaires. 

Il s'agit en fait d'un encouragement à la croissance, en l'absence du développement au sens de l'intégration, et de la complémentarité des secteurs connus (agriculture, industrie, mines, tourisme, services, culture etc.).

Dès lors le modèle demeure celui d'une croissance (par augmentation de la production dans certains domaines), et non pas celui d'un développement intégré, et intégrateur de la majorité des citoyens. Et les amendements que visent à introduire les dispositions annoncées sont des amendements partiels qui ne constituent pas en eux-mêmes un modèle de développement nouveau. 

b.     Résoudre le problème de l'emploi par le développement dans d'autres secteurs, plutôt que par le recours privilégié a une partie du secteur agricole

Il apparait bien que la partie indiquée du secteur agricole peut offrir un certain nombre d'emplois pour les jeunes. Néanmoins, il semble que les domaines prometteurs se situent dans les nouvelles industries: industries alimentaires susceptibles de conquérir les marchés riches (Europe, Amérique du Nord, Chine...), industries électroniques et informatiques, les industries de l'ordinateur, les espaces virtuels,  industries et commerces des productions culturelles. Par ailleurs L'un des domaines prometteurs parmi les industries alimentaires est celui du poisson et produits de la mer avec la transformation systématique par les petites et moyennes entreprises sur le sol marocain, et à condition de mettre fin aux spéculations et  échanges en haute mer.

Ce ne sont que quelques exemples parmi d'autres. Et l'on notera que le pays dispose de cerveaux et de mains capables d'apprentissages sérieux et rapides, si les conditions requises sont offertes aux jeunes: salaires raisonnables, emploi et promotion selon le critère du mérite et non du lien familial et la proximité avec les cercles politiquement influents. Egalement importante serait une offre de libertés qui conviennent à la vie de jeunesse, et qui favorisent la création et l'innovation.

c.      Solutions neuves ou anciennes?

Les dispositions annoncées proposent, en fait, des solutions anciennes mises en pratique dans les années 1960-1970. Un exemple connue est la mise en vise en valeur  des terres grâce à l'irrigation moderne par la "politique des barrages". Avec ses prolongements dans l'industrie alimentaire.

Cette politique a donné de bons résultats et contribué à la croissance de la richesse et la modernisation du pays. Elle a eu également des retombées positives dans d'autres secteurs.

Il n’empêche que tout cela s'est accompagné d'un accroissement aigu des inégalités, et a favorisé l'élargissement de la fracture sociale entre les classes privilégiées et les classes modestes et pauvres. De la même manière, les disparités se sont accentuées entre les régions mise en valeur de façon intensive et celles,  nombreuses, qui sont restées en marge du développement.

On se souvient sans doute d'une phrase célèbre de feu Hassan II, que nous avons entendue avant les années 1980. Cette phrase disait, en substance, qu'il fallait enrichir le pauvre sans appauvrir le riche. 

L'expérience a montré que les riches se sont enrichis de plus en plus pendant que la stagnation, par comparaison, frappait les classes moyennes et pauvres.

Il apparait ainsi que le même système continue à régir les choses dans le pays. Et il ne semble pas qu'il y ait, dans les dispositions résumées, quelque chose qui puisse garantir la diminution des différences qui nourrissent les mouvements de protestations continues, dans un pays où la majorité vit aujourd'hui dans les villes ou se déplace vers celles-ci. Un pays dans lequel le monde rural a perdu son poids traditionnel.

Certes, la modernisation d'un domaine du secteur agricole peut fournir un certain nombre d'emplois. Cependant, pour un développement susceptible d'employer une majorité  de jeunes, il semble qu'il faille se tourner vers d'autres secteurs, et en privilégiant les complémentarités.

Cependant, et en tout état de cause , des reformes de base paraissent indispensables pour lever les entraves bien connues qui pèsent sur notre économie : a savoir les monopoles de fait, les clientélismes, et la distribution politique excessive des faveurs.

Le souverain a annoncé, dans un discours plus récent, la bonne nouvelle de mettre une limite à l'économie de clientélisme au Sahara. Mais l'on notera que ce phénomène est répandu dans tous les secteurs et régions du pays . Et il semble qu'il n'y a pas d'alternative a une modification importante  du système actuel , afin de lancer une dynamique  susceptible de réduire la fracture sociale  et ses conséquences  prévisibles , par une lutte efficace contre le chômage et la pauvreté. 

Cette situation sans précèdent fait apparaitre que l’adoption d’un nouveau modèle de développement plus productif nécessite des reformes politiques et économiques profondes, et que ces dernières passent  par une réforme de l'institution monarchique par elle-même.


Professor à l'Université de Princeton

Ancien Enseignant à l'Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II de Rabat

Auteur: 
Abdellah Hammoudi